Blog sur l'actualité des Antilles et du monde.
La musique antillaise, par son charme, ne laisse pas indiférent. Lorsqu'on la découvre, on l'aime. Le son et la technologie actuelle aidant, elle a pris son envol tel ce papillon posé sur la mer des Caraïbes qu'est la Guadeloupe, ou encore, cette bouche entr'ouverte et pulpeuse qui boit les océans qu'est la Martinique... Dans ces îles pourtant, l'Histoire a voulu qu'elles soient à la fois françaises, mais aussi essentiellement africaines. Puisque la majorité de ses peuples sont originaires d'Afrique. Même si les mélanges sont si évidentes. Même si l'idéologie colonialiste existante veut effacer, en vain, ce passé africain de la mémoire collective des Antillais afin d'en faire, peut-être bien, des nègres-blancs, des gens sans matrice originelle, le feeling est resté bel et bien africain. Dès le début du siècle, les Guadeloupéens et les Martiniquais, voire même aussi les Guyanais, ont commencé à prendre conscience de leurs origines et à vouloir révendiquer leur spécificité. Notamment sur le plan musical. La musique antillaise est arrivée enfin à s'imposer sur le plan international.
Notre premier voyage dans l'univers de la biguine et du zouk explique la complexité de cette situation. Le prochain article sera consacré à l'évolution de cette même musique, après la ' biguine ', le ' zouk ', ce sera au tour du ' zouk-love ', du ' ragga ', du ' r'nb ', jusqu'au ' dance-hill ' actuel.
Curieusement, c'est à Paris que la production musicale antillaise est si importante. Elle y obtient ses lettres de noblesse, avant de prendre le chemin des îles antillaises où elle va manifestement se ressourcer, se confirmer, pour revenir à nouveau dans la grisaille de l'Hexagone. Paradoxe pour une musique qui se veut du terroir et qui voit souvent le jour sous d'autres cieux. L'émigration antillaise étant très importante en France métropolitaine, (effet Bumidom), il est peut-être normal qu'il en soit ainsi. Même s'il est vrai qu'actuellement, sur le plan local, les Antillais sont arrivés à créer des bons studios d'enregistrement musical.
La musique antillaise est un mélange de cultures (africaine, européenne, caribéenne). La présence africaine est prépondérante. Elle se ressent dans le rythme comme dans la mélodie, tout comme dans la composition des groupes, ou orchestres, on y trouve un chanteur, des choeurs, des tambours, percussions, (pour la part africaine), ensuite des guitares, des violons, des synthés, orgues, batterie électronique, drums, cuivres (pour la part européenne), une dose d'instruments artisanals trouvés sur place (lambi, bambou, toumba). Il faut noter surtout la prépondérance du rythme sur la mélodie, la spontanéité et l'improvisation, qui sont les valeurs les plus sûres de l'héritage culturel africain conservé par les Afro-Antillais.
En témoigne, la musique traditionnelle, symbolisée par le ' gwo-ka '. Ce tambour, d'origine lointaine africaine, met en évidence l'immense richesse de la musique guadeloupéenne et antillaise, en général. Il a été réinventé par les esclaves dans les plantations de canne à sucre, où il servait de donner le signal des rebellions. Le ' gwo ka ' a enfanté les rythmes ' Woulé ', ' graj ', ' padjambel ', ' lewoz ', ' kaladja ', ' mandé ', ' toumblack '.
Des chanteurs populaires des campagnes antillaises ont connu aussi la gloire.
Lorsqu'on parle de gwo-ka en Guadeloupe, par exemple, et revoilà que ressurgissent les noms de Marcel Lollia, dit ' Vélo' (mort le 5 juin 1984, et à qui la Guadeloupe avait reservé des funérailles quasi-nationales), et aussi de François Moléon, dit ' Carnot '. Des mémoires légendaires encore vivaces. Le folkore antillais a ses fervents défenseurs et souvent reviennent à la mode dès que la musique antillaise commence à s'égarer dans la modernité. Il existe encore aux Antilles des belles voix féminines et masculines dans la chanson traditionnelle.
L'éveil de la culture traditionnelle dans les années 60-70, révélera d'autres talents : A la Martinique, avec Eugène Mona, Kali, Joby Barnabé, Dédé Saint-Prix, ou encore à la Guadeloupe, Guy Conquette, Anzala, Ibo Simon, Sartana, Ti Celeste, Robert Loison, Groupe Patakak, Godzom, etc..., et qui ont mis en valeur l'utilisation des instruments traditionnels comme le ti-bwa, boula, lambis, cha-cha, gwo-tanmbou, flûte-banbou, gwo-ka.
Revenons à la biguine. C'est la ville de Saint-Pierre de la Martinique, qui, on peut dire, était le berceau de la biguine, au début du XXè siècle. La ville fut appréciée par les Européens de l'époque pour des tourismes de débauche, ce qu'on appelle aujourd'hui de tourisme sexuel. On y allait là-bas pour se payer (gratuitement) les belles créoles, négresses, et autres perversions débridées. Une ville si chaude que le volcan pas loin de la ville, le volcan du Mont-Pelée de Saint-Pierre, et qui un matin de 1902, s'est subitement mis à cracher des larves, dévaler les mornes pour se déverser dans la ville, la détruisant, tuant, dévastant tout sur leur passage. La ville de Saint-Pierre fut totalement détruite. Complètement. Ce fut le choc dans toute la Martinique. Un traumatisme qui existe encore jusqu'à nos jours.
Paris prendra le relais dès les années 1920-30, avec l'une de première vague d'émigration antillaise vers la métropole. Pour fuir la grisaille enneigée de cette Europe si froide, les Antillais vont se rencontrer dans des cabarets, bals populaires, retrouvant un peu l'ambiance carnavalesque des îles. Et, c'est Alexandre Stellio qui fera connaître la biguine en France. Un rythme bien chaud chaud. Un couple bien serré sur la piste. Un cavalier seul, une main sur le coeur, un petit pas déhanché et voilà le rythme dans la peau qui séduit, la musique en plus comme accompagnatrice. Les métropolitains seront conquis. Pour les Antillais, c'est le bonheur. La vie retrouvée.
La capitale française, Paris ville-lumière, jouera le rôle de catalyseur, avec des musiciens comme Stellio, mais aussi Ernest Léardée, les frères Coppet, Sam Castandet, Léona Gabriel, Alphonso, Al Lirvat, Robert Mavounzy, etc... Faut-il le répéter, c'était l'époque des bals, première manifestation de l'expression culturelle antillaise à Paris, dont le "Bal Nègre" de la rue Blomet, et qui a fait rêver plus d'une génération fut le lieu privilégié des rendez-vous des ambianceurs, des amoureux, des filles en gogette, des sapeurs (personnes élégantes) se retrouvaient avec joie et bonheur.
' Adieu foulards, adieu madras...", chante une chanson d'un certain Marquis de Boyelle, gouverneur de la Guadeloupe en 1771. On pense partir pour toujours mais les images restées gravées à jamais vous ramènent à chaque fois dans ce soleil des Antilles. On n'oublie pas le soleil des Caraïbes, ni son ciel bleu, ses plages et ses cocotiers. Les Antillais émigrés en Métropole, ou ailleurs en Europe, essayent souvent de vivre comme au pays : on garde le décor antillais, les symboles, les objets folkloriques et exotiques, fleurs et plantes, si pas, la cuisine typique des Antilles, la langue créole, si possible entre compatriotes, le rhum, le ti-punch, les tableaux avec fleurs exotiques ou de la carte de la Martinique ou de la Guadeloupe. On recherche parfois les gens du pays (souvent, c'est des retrouvailles. Euphoriques ! Certains sont deçus "oh, qu'est-ce qu'il, ou elle, a changé !", et on pense couper totalement avec certains, mais on y revient toujours pour renouer entre antillais parce qu'on ne peut pas faire autrement). On a beau aimé l'Europe, se fondre avec les Européens, et la liberté de cette vie d'ici, mais rien ne vaut la vie simple des Antilles, n'est-ce pas ? Donc, il faut garder l'âme antillaise. Beaucoup ne retournent pas de si tôt au pays des Antilles. (Vous savez, argumente-t-on, c'est cher de voyager, de retourner là-bas). Alors, on garde l'âme comme on peut. Les lieux de rencontre, si ils existent. Ou alors, répondre aux invitations de mariages, naissances, baptêmes, anniversaires. A Paris, c'est parfois les soirées dansantes, les boîtes, les bals, les concerts. Pour les plus croyants, ce sont les églises, les messes, le retour aux églises pentecôtistes. sinon, ce sont l'adhésion dans des associations, des salles de danses ou de fitness, ou mieux des clubs et ballets folkloriques. D'autres font du tourisme annuel au pays...
C'est vrai aussi, pour qui la passion musicale l'emporte, les artistes musiciens souvent se cherchent, se retrouvent, forment des groupes. Certains réussissent à fonder un groupe musical qui sera reconnu dans les milieux. Oui, on se retrouve d'abord, pour se souvenir, recréer l'ambiance du pays, pour ne pas se perdre culturellement. Alors, pour les artistes, il s'agit d'abord de revendiquer leur existence et la culture des Antilles au sein de la République. L'image de ces îles lointaines, et pourtant proche de la France, pour les Français métropolitaines, les "Zoreilles", c'est souvent carricaturale. Il faut donc s'organiser. Spontanément, on se contitue par un petit groupe, pour la musique, et on joue. La musique antillaise aurait-elle souffert de cette musique exotique doudouïsant ? Oui, même si elle est toujours restée parfois figée. Biguine et ses paroles mièvres : "Ba moin on ti bo, dé ti bo, twa ti bo, doudou !". Un modèle du genre. Femme antillaise facile pour un Européen et complexée par la couleur de peau blanche. Sauvé la race, "pô chapé", comme on dit en créole. Métissage. Tout cela n'est pas que du passé. Pour certains, la musique folklorique, c'est trop nous rapprocher de l'Afrique, du passé esclavagiste. Pour d'autres, on contraire, il faut valoriser ce passé même si c'est douloureux. C'est par le passé, en tirant les leçons du passé qu'on reconstruit l'avenir. Il ne s'agit plus de condamner la musique de la biguine, ni du folklore. Au contraire, il faut l'utiliser pour bien montrer la diversité de la culture française. La musique folklorique cessera d'être cette musique parfois pour le blanc "béké" se balançant sur son hamac buvant son ti-punch. Non, la biguine ce n'est pas l'exotisme des "béké" dansant en contresens la mazurka sur la biguine des Antilles, mais bien une belle musique du pays. Un enracinement au folklore créole des Antilles. Avec la musique folklorique, ce sont les instruments venus du lointaine Afrique, réinventés par les fils et petits fils d'esclaves, en phase avec la culture afro-antillaise de la France métropolitaine !
Les premiers disques sortiront dans les années 1920, cette biguine avec des textes assez douteux. D'ailleurs les plus naïfs se feront plumer par les ' requins ' blancs, qui les obligeront de faire une musique 'doudou', et qui sera dénoncée par son absence de qualité culturelle des Antillais authentiques. Un ' doudouïsme' naquit ainsi, et récupéré par les artistes-musiciens français, juste pour amuser les gens sur vignils et dans les bals du village de la campagne métropolitaine.
Alors, que se passait-il entretemps pour les artistes sur place, là-bas aux Antilles ? Revenons-y pour dire que, la biguine était bien sûr reine et l'est restée. D'excellents musiciens, ou tout simplement des chanteurs de charmes, surgisaient de l'ombre: Jack Bracmor, Paul Blamard, Emmanuel Toussaint, Laurent Larode, Lola Martin, Gertrude Senin, Daniel Forestal, Pita et Milo Bodin, etc... Et bien sûr, la biguine prendra de l'ampleur. La vraie biguine du pays. Et elle va se greffer sur microsillon. Même s'il est vrai qu'on reprenait les chansons célèbres dénaturées et doudouïsées, du genre "Ba moin on ti bo, Adieu foulard, A la zazou, etc... Mais à la différence que cette fois-ci la biguine est valorisée. Les thèmes sont intelligents, généralement tournés vers la société : "Manman, la grève baré moin", (une chanson qui évoque la grève des ouvriers de canne qui, pour obtenir une augmentation de deux francs, brûlent les champs de canne, saccage la canne à sucre, occupent les habitations ou cases créoles des colons-planteurs,etc...malheureusement sans gain de cause ! Il y a aussi "Coq-là !" (une chanson qui dénonce l'infidélité des Antillais et met en garde, une mise en garde adressée aux jeunes filles antillaises, souvent naïves, souvent abusées par les beaux et séducteurs antillais). Dans le même sens, "L'Auto-là", (la chanson dénonce le côté ' paraître' des Antillais et Antillaises, qui prennent des crédits à la banque, achetent des maisons, mais surtout une voiture, jusqu'au jour où l'on saisit la bagnole pour non-paiement de traite !). "Ti-béké an moin", c'est l'une des rares chansons antillaises qui dénoncent les tares, l'aliénation culturelle et la dénégrification de la société aux Antilles, où jadis le blanc était considéré comme le maître, le seigneur, celui qui avait la puissance, l'argent, celui qui enfantait le métis, la peau rêvée de beaucoup d'Antillais et Antillaise complexés, mieux encore l'arrogance des "bekés", ces Blancs nés aux Antilles, racistes parfois, mais n'hésitant d'avoir des maîtresses noires, abusant de la pauvre bonne négresse, et à se prononcer contre une société multiraciale aux Antilles !). Bien sûr que la femme est souvent célébrée dans les chansons d'amour. Pour son extraordinaire beauté ensorcellante, "negress bel chatte rose",mais aussi sa naïveté parfois, sa fidélité ou souvent son infidélité..."moin aimé on blanche ki pli douss, nègresse toujou kou d'bâton !". Des textes parfois à la limité de la débilité. Comme cette Mam'zelle ChaCha, (une gérante d'un restaurant créole à Fort-de-France, en Martinique, qui aimait beaucoup les beaux jeunes garçons, qu'elle payait les charmes) dans la chanson. "Maladie d'amour" est aussi une chanson qui évoquait cette histoire de la grosse mûlatresse Mamzelle Cha Cha qui marche derrière les jeunes gens. Il y a aussi "Man Balicot" (cette mère guadeloupéenne qui ne surveillait pas assez ses filles, et qui, la nuit tombante, allaient retrouver des garçons, en enjambant la fenêtre). "Femme tombé", (qui glorifie la femme antillaise qui ne se laisse pas tomber, ne se laisse pas abattre. Son courage de remonter même si souvent elle est délaissée par son homme). "Zaffé co Ida" (cette analphabète qui malgré sa volonté de s'instruire, sera abusée par son moniteur). On plaisante sur le problème du voisinnnage aux Antilles (on connait cette histoire du voisin jaloux qui, dès qu'il quittait le domicile, sa femme faisait rentrer le voisin célibataire d'à côté. A son retour, mal lui prit de raconter : 'chérie, tu sais le voisin, eh bien il a couché avec toutes les femmes du quartier, tu sais laquelle qu'il n'a jamais mis dans son lit, c'est la plus moche, c'est toi !' Sous-estimant la capacité déstructrice d'une femme bafouée. La Femme ricanait sous cape de l'ignorance et du méprise de son machiste de mari-jaloux.). Ne faut jamais sous-estimer une fille, ni une femme. Aussi petite, grosse, belle ou moche, noire ou métisse ou blanche. Elles sont plus battantes que les hommes ! Sé ki pa taw sé taw...? La femme n'appartiendra jamais à un homme mais à elle-même. "Pendant moin dans l'armée", c'est la dénonciation des infifélités de certaines Antillaises pendant que son fiancé fait son service militaire. "Moin descend' Saint-Pierre" (ville où les femmes étaient réputées aussi ' douss ' que le sirop-miel...). D'autres chansons aussi aussi célébrées les femmes antillaises, à leur façon. Tantôt un hommage "Bel femm', Edamiso, Anastasie, Amélia Totoblo, Pamela, Hommage à la mère, Créoles aux yeux si doux, Belles créoles" Léïtitia. Ou encore, "Gadé Chabine-là, belle matador, Bel coulie-a, (la belle indienne), Sa belle, sa belle, Ti ma fille, Ninon, peau sapotille, Ti ma fi, Bel Milatress, et surtout Ti-négress (pour une fois, on glorifiait la peau noire, d'ébène,le teint sombre est glorifié. Et comme disent les békés: la femme noire a un secret profond que la blanche ne connaîtra jamais et n'aura pas !).
Les hommes ne sont pas non plus epargnés dans les chansons. On évoque surtout leur aveuglement en amour. Ils sont capables de dépenser pour une femme qui parfois ne la mérite pas !
Le glissement vers la politique ne manque pas non plus. On dénonce tel politicien véreux, cet élu trop laxiste, ce préfet trop accomodant et raciste parfois, et on remonte encore plus loin, contre ' Nos ancêtres, les Gaulois', ou alors en s'interrogeant ' Nou cé fwansé ?'
C'est surtout sur le plan musical que les Antilles se montrent plus créateurs. Peuple métissé racialement comme culturellement, cela se ressent dans la création musicale. On a vu que la biguine a pris ses lettres de noblesse. D'autres rythmes ont ausssi leurs places aux Antilles. Après l'Europe, l'Afrique, il y a aussi et surtout Haïti. Dont le rythme "Le Kompa" a littéralement séduit les artistes-musiciens antillais. Le Compa, (ou Kompa), a déboulé aux Antilles surtout dans les années 1970. Avec des groupes et artistes Haïtiens talentueux : Tabou Combo, Skah Sha, D.P.Express, Coupé Cloué, Septentrionnal, Magnum Band,et tant bien d'autres encore. Bien qu'Haïti inondera les Antilles avec sa belle musique, et son Kompa-direct, on verra que les artistes locaux vont s'en inspirer mais gardera encore leur biguine, en y ajoutant le nouveau rythme des années 70, "la Cadence".
En Guadeloupe, une meilleure production vont surgir, avec "Les Aiglons", "Typical Combo", "Georges Plonquitte", "Galaxy", "Serge Rémion", "Expérience 7", "Eddy Gustave", "Gramacks de la Dominique", "Daniel Dimba", et j'en passe des meilleurs..., presque tous enregistrés dans les Studios "DEBS".
Pour dire un mot du créateur de ce Studio, ' Missié Anry ' est un gars très antillais. Né aux Antillais en 1934, Henri Debs est originaire du Proche-Orient. Ses parents font partie de ces Libano-Syriens qui sont partis aux Antilles pour faire du commerce. Le jeune Henri a côtoyé les jeunes Antillais de son âge, parlé amoureusement leur langue créole, qu'il a aimé, adoré, jusqu'en faire une langue poétique ! Après ses études techniques, naturellement, il s'intéresse à la musique, en produisant les premiers groupes dans les années soixantes. Musicien dans l'âme, guitariste, très très bon chanteur, avec une belle voix de charme, Henri Debs monte un groupe, y joue d'abord le piano, puis la guitare et enfin se met à chanter. Au grand bonheur des Antillais qui l'adoptent et voient en lui, un ' vrai Antillais', blanc certes, mais différent des ' békés', ces Blancs métropolitains souvent vivant entre eux, entre Français. Missié Anry, comme on l'appelle affectueusement a osé croire aux artistes locaux et les a lancés. Ce qui a attiré des jaloux et des détracteurs. On le dénigre. Mais lui, reste croyant à la musique typicale antillaise, surtout guadeloupenne. Il avait même un temps inventé la ritournelle en créole : ' A ka Debs, mizik-là pli bel ', sinon, sa devise : ' Debs, la joie pour ses admirateurs, la tristesse pour ses détracteurs '. Impertubable, Henri Debs continue à produire, et souvent à chanter dans ses disques de très grandes qualités, aussi à défendre la culture locale créole.
Son frère Georges Debs s'est installé, un temps, et établi à la Martinique, où il a dirigé les GD Productions.
La famille Debs fait partie de cette communauté de Libano-Syriens bien installés et intégrés aux Antilles. Surtout en Guadeloupe. A la Martinique, ils étaient confondu avec les 'békés' locaux, souvent ne se mélangeant jamais avec les Noirs, repliés sur eux-mêmes.
En Martinique, des groupes ou artistes comme "Perfecta", Les Léopards", "Simon Jurad", "Malavoi", et d'autres, ont fait le bonheur local. Une promenade dans tous les quartiers, de la Redoute à Balata, en passant par Trenelle, La Savane, jusqu'à Chateauboeuf, voire même à Texaco, on dansait sur les succès de la nouvelle biguine ou de cadence-lypso. Dans ces années 1970, la musique était quelque chose de très importante.
A la Guadeloupe, cette île-papillon vibrait sur des morceaux inoubliables. A Pointe à Pitre, par exemple, on se promenant de la Place de la Victoire, traversant la vieille Darse, la rue Frébault, jusqu'au Marché Saint-Antoine, on pouvait écouter ces musiques qui sortaient des boutiques, des magasins de vente des disques, des tubes de l'époque, comme "Cuisse-là", ou "Yo vouai", pour le groupe Les Aiglons, et encore "Mise au point" (une belle chanson de Henri Debs et Max Séverin). Toutes les chansons moralisatrices et parlant de société, avaient toujours de succès. Aux Antilles, de toutes les façons, toute manifestation est une invitation à la fête. Il existe des fêtes patronales, celle de du 14 juillet, la fête des cuisinières, et tant d'autres fêtes. Mais la fête la plus réjouissante, la plus célèbre, la plus intéressante reste le Carnaval. Avec ses défilés, l'élection de la Reine, Vaval, etc. Comme l'attestent plusieurs chansons connues aux Antilles : O Madiana, Habi Habi Caïman mi Diab-là dehô, Vaval, Papillon volé,(symbole de liberté et de libertinage durant les jours du carnaval). Outre les couleurs et les masques, l'imagination très féconde, accouche également de chansons à forte dose de sensualité (Manjé bannane, Cocotte-chiré, Caresse chatte-là, Emmanuel rosé jadin-là, Colé boudin, Raché poils, Poté calçon, Sans chemise sans pantalon, etc... Et les Antillais aiment danser. Leur danse est structurée de manière à former des figures très précises. On ne danse pas la biguine de la maison façon que la valse créole, ni comme la mazurka, le bélé, bel air, la polka, la quadrille, la haute-taille, le collé-serré, etc. Autant de danses qui font partie du patrimoine antillais. De toutes, la biguine a été la plus dominante. Fierté des Antillais, elle est à la base de toute inspiration musicale. Une légende d'ailleurs raconte qu'un oiseau dont on ignore le nom, chante parfois dans la nuit des îles, pour apprendre de belles histoires et de belles musiques aux Antillais....Née de cette légende, la biguine était le divertissement obligatoire de toutes les fête pendant le ' Bal Titane', ou le ' Touffé Yien Yien'.
Autrefois, aux Antilles, lorsqu'on assistait à un bal et à un spectacle de danse, on restait sous le charme du déhanchement de belle et adorable négresse, antillaise créole, tenant délicatement le pli de sa jupe, ou encore sa robe, captivé par cette délicieuse chabine, se contorsionnant dans une danse lascive et provocante, faisant virevolter sa robe tenue dans chaque main. ' Ouvé la wond, belle créole ', chante la doudou parée de chaîne forçat, bijoux créoles, colliers et grains d'or. A la manière dont elle attache son foulard madras, à sa façon de porter sa 'robe matador' , et surtout danser la biguine, on peut deviner les origines sociales d'une danseuse.
Dans les boîtes les plus huppées de la Guadeloupe, de jadis, (La Cocoteraie, le Club 97 d'Henri Debs, le New Land, Le Tabou, La Chaîne), l'ambiance était souvent au maximum. Chalé monté, comme on disait. On venait pour danser certes. Mais aussi rechercher des sensations fortes. L'intérieur était agréable, mâtiné d'un ambiance du zouk sur la piste, autour des tables, des cocktails parfumés de fruits et de rhum, de punch, du champagne et de quelques amuse-gueules (accras, boudins, saucisses, et autres). On venait pour draguer, danser, boire un coup. En fin de soirée, une bonne compagnie pour une nuit torride ne faisait pas de mal. Chacune ou chacun se protégeant comme elle ou il pouvait. On voyait à l'entrée de la boîte, qui venait frimer avec des belles bagnoles, musique à fond la caisse. On exhibait fièrement la belle créature qui vous accompagnait, en veillant de ne pas se faire piquer par le plus téméraire de la soirée. Décibels à fond, lumières tamisées sur la piste, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Les filles sont des nymphes étincellantes de beauté très antillaise.
Dans certains bals' yenyen' de campagne, on s'amusait à la lumière de ' serbis' (sorte de bambou dans lequel il y avait du pétrole et une mèche allumée ; par la suite, ce bambou a été remplacé par une bouteille remplie de pétrole). On appellait ces soirées de bal zouk.
L'arrivée de Kassav va modifier quelque peu le sens du mot zouk. Son fondateur, Edouard Décimus, est un ancien bassiste du groupe Les Vikings, jusqu'en en 1979, à la Guadeloupe. L'année aussi qui lui vient l'idée de monter un groupe, un orchestre, digne de ce nom, qu'il appelle "Kassav" ( qui signifieune galette de manioc rapé), avec la complicité de son jeune frère Georges Décimus. Puis, avec surtout la complicité de Jacob Desvarieux, arrangeur, guitariste-rock, né à Paris mais passionné de la musique antillaise typique, chanteur ocasionnel à la voix rapée, un balaise, un fou de son, le boss infatigable des séances de studio d'enregistrement. C'est le monsieur incontournable du zouk antillais. Il a expliqueé sa potion magique de ce nouveau style de musique : "C'est la première fois qu'on utilisait des synthétiseurs pour faire plus qu'une petite phrase musicale. Dans la musique antillaise, c'était nouveau. Ces synthés qui jouaient toutes les ambiances. On a aussi introduit des choeurs de femmes, alors qu'avant ce n'était que des hommes. Et puis on a utilisé des effets électroniques qui ne pouvaient pas paraître évidentes ( harmoniseurs, échos, ) mais qui n'étaient pas si habituels à l'époque."
Arrivé à un moment où la musique antillaise s'essoufflait, Kassav va donc modifier le paysage musical antillais, en imposant le ' zouk ' qui va devenir un rythme, un style, une référence pour tous. Tous les groupes afro-antillais de ces années 90 vont copier ce style de musique de Kassav. Le groupe connnaître son grand moment de succès planétaire. Pour les copieurs qui ne voulaient pas se reconnaître dans ce nouveau courant de Kassav, ils vont penser faire des trouvailles. On gardera le son évident du zouk, avec une belle transformation sémantique : zouk-love, zouk-chiré, soca-zouk, et même les Afrcains vont s'y mettre avec l'afro-zouk. " Cé zouk ki ba nou la fôce !" clameront certains fervents adeptes de ce nouveau rythme antillais. Francky Vincent est l'un de ceux qui sont sortis du lot, pour d'autres raisons. Et pour cause,se réclamant "Francky-porno", il s'était lancé dans le genre des chansons coquines, paillardes, très en dessous de la ceinture. Le sexe plaît toujours et fait vendre. De ce postulat, il va conquérir les Européens coincés et certains Antillais et Africains. Les filles clamaient "Vas-y Francky, c'est bon !"Et Francky en rajoutait : J'en ai pas plus grosse mais ça pique comme le moustique ! Culotté, il va même jusqu'à mettre sur la pochette de ces disques : "Quand Francky s'exprime, c'est le sexe qui prime !" Ou encore ceci : Je dédie mon disque à toutes les femmes qui voudraient bien faire l'amour avec moi !" Fallait simplement y penser, et ça a marché. Les mauvaises langues ont dénoncé sa facilité musicale dans un pays où "les gens sont frustrés,schizophrènes, asexués. Le désir a quitté les amoureux et les amoureses, on ne voit plus que les 'makoumè' et les féministes !", entendait-on.
Ajourd'hui, le zouk séduit toujours. On voit de plus en plus, des filles et des femmes, qui sortent de disques cd très zouk-love. Il y a même des Africaines, des Cap-verdiennes et des Angolaises, qui se confondent avec le rythme antillais. Mais le zouk est autre chose que ces copies-là. Les Antillais commencent d'ailleurs à explorer encore plus. Les rythmes anglo-saxons sont de plus en plus intégrés dans la musique antillaise actuelle. Oui, il y a eu la période du zouk mais , aussi du zouk love, qui sera dépassé pour aller plus loin : du reggae, ragga, r'nb, gospel, pourquoi pas la "dance hill" !