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Né en Angola en 1950, Dom Pedro est l'un des grands cinéastes africains de ces dernières années. Il a fait ses études de cinéma en France, et vit dans ce pays depuis des nombreuses années.
Il nous livre ici ses réflexions sur le cinéma africain. Un regard lucide.
Regards Africains - Le cinéma africain subit-il une évolution ou une régression ?
Dom Pedro :
- Il faut, je crois, préciser de quelle Afrique veut-on parler ! Même si, il est vrai, que l’Afrique est Une et indivisible. Mais, d’une manière générale, il y a l’Afrique du Nord, d’un côté, et l’Afrique subsaharienne, de l’autre. Surtout en matière de Cinéma ! Cela dit, dans l’ensemble, si l’on se réfère au Cinéma dit africain subsaharien des années 80, on peut effectivement s’apercevoir que le Cinéma de cette région du continent noir a connu un certain ralentissement. Une situation qui a continué jusque dans les années 90, même si l’on pouvait y noter quelques tentatives. On commençait alors à parler d’un « renouveau » du Cinéma dit africain, incarné notamment par des cinéastes Cheik Oumar Cissoko, Abderramane Sissako, Pierre Yaméogo, etc… A noter que le doyen Sembene Ousmane est hors pair : il faisait du moderne avec du vieux, puisqu’il avait l’art de s’adapter à toutes les époques !
Quand on cinéma de l’Afrique du Nord, tous pays confondus, je pense qu’on a moins de soucis à se faire à leur égard. Il n’y a qu’à voir comment ils sont présents dans des festivals, sur le continent ou en Europe, où la sortie de leurs œuvres ne souffre apparemment d’aucune entrave. Au-delà de certains paramètres, qu’il ne faut surtout pas minimiser, je crois qu’ils sont un peu mieux organisés que les ressortissants de l’Afrique subsaharienne. Leurs réseaux sont beaucoup plus développés que les nôtres. Voilà une des pistes sur lesquels il faudra aussi travailler.
R.A. - Quel regard portez-vous sur le cinéma angolais d'aujourd'hui ?
D.P.:
Dans l’ensemble, les créateurs Angolais ont souffert de la situation catastrophique qu’a connue le pays. Cela n’a pas permis aux cinéastes Angolais de créer afin de pouvoir se mesurer à leurs homologues de l’Ouest du continent. D’autant plus que, pendant de longues années, ce cinéma s’appuyait plus sur des sujets de société destinés essentiellement à l’Information journalistique, donc télévisuelle, qu’à une véritable création cinématographique du type fiction ou documentaire. Des cinéastes comme Antonio Ole, entre autres, qui est également peintre, faisait partie de ce courant-là. Et, bien entendu, il ne faut pas oublier la carence des Angolais formés dans ce secteur. Ainsi, le premier film Long métrage de fiction recensé, dans ce pays, ne date que du début des années 90. D’après nos informations, ce film, « Mirador de Lua », qui est certes angolais par sa production, ne le serait pas par sa création. Puisque, me semble-t-il, son réalisateur n’est pas Angolais ! Jusque là, notre cinéma était balbutiant, de par la situation du pays et, aussi, par manque des gens formés pour ce secteur.
Il a fallu attendre les années 2000 pour voir, enfin, des films angolais sur le marché international, parmi lesquels des Longs métrages fiction et documentaires. Dans les différents festivals, certains d’entre eux y ont raflé des prix. C’est le cas de « O Heroi » du réalisateur Zézé Gamboa, du « Na Cidade de Vazia » de la Réalisatrice Maria João Nganga, etc… Sincèrement, je pense que la paix, définitivement installée dans ce pays, est un bon présage pour tous l’Art angolais, plus particulièrement pour les cinéastes et le Cinéma angolais. Nos autorités sauront y mette les moyens…
R.A. - Pourquoi si peu de films africains sur le marché mondial du cinéma ?
D.P.:
Si je me réfère, encore un fois, sur la période faste des années 80, les films originaires de l’Afrique subsaharienne étaient quand même présents. Parce que l’essentiel de la production de ces films était assurée grâce au soutien de différents organismes du Nord. En France, notamment, le département du Cinéma et/ou de l’Audiovisuel du Ministère de la Coopération qui gérer ces fonds. Bien plus tard, il y a eu des modifications au niveau administratif, mais ces différents services ou « guichets » dépendaient et dépendent toujours du Ministère des Affaires Etrangères. Donc, c’était dans le cadre de la politique de coopération ‘technique’ que des fonds étaient alloués aux projets de films africains. C’était la période des « vaches grasses ». De très nombreux créateurs, essentiellement francophones du Sud, en avaient beaucoup profité. Et, à mon avis, je pense qu’il y avait très peu d’exigence quant aux critères d’attribution… C’était les années 80, on commençait réellement à croire et à miser dans la nouvelle vision créatrice des cinéastes africains, jusqu’au jour où, s’étant rendus compte de certaines légèreté de leurs œuvres, les gérants de ces « guichets » se sont rebiqués pour modifier le tir, tout en exigeant bien plus de qualité dans nos œuvres. Comme, en même temps, ces différents « guichets » reçoivent un nombre incalculable de demandes parce que, la liste des pays admis s’étant élargie jusqu’aux zones non francophones, les critères de sélection deviennent automatiquement rigoureux. De ce point de vue, disons que ce sont généralement les « meilleurs » projets qui sont soutenus ! Et, puis, ne surtout pas oublier un élément qui, pour moi, est primordial : « dans les pays du Sud, en particulier en Afrique subsaharienne, les structures de production ne sont pas encore concrètement en place. Et quand elles le sont, c’est encore en l’état embryonnaire.
R.A.- Pourquoi dit-on que les films africains sont un peu légers ?
D.P.:
Déjà, nos apparences suscitent des doutes ! Alors, que dire de nos créations ? Non, personnellement, je pense que c’est un faux débat. Sinon, comment peut-on fournir un bon travail, lorsque l’on a des idées éparpillées, et que l’on passe son temps à résoudre d’abord ses propres problèmes existentiels ? C’est surtout un problème de moyens… Un film étant un travail d’équipe, il est possible de s’entourer des « meilleurs » et prendre son temps pour approfondir son œuvre, sans se précipiter. Mais si l’on ne dispose rien ou que des miettes pour payer des techniciens que aimerait avoir, on comprend vite que leurs allégations ne tiennent pas débout. En fait, cela dépend aussi de qui viennent-elles ? Ce sont des critiques adressées surtout à l’égard des Africains… Ce qui en soi n’est déjà pas gratuit. Tout créateur s’inspire toujours de sa Culture, quelle que soit la manière dont il aborde le sujet. Il n’y a pas une thématique plus importante que l’autre. L’important est d’arriver à transmettre quelque chose au monde.
R.A. - Dans les années à venir les cinéastes africains oseront-ils aborder
des thèmes jugés tabous dans la société africaine ?
D.P. :
Je pense que ce mot « tabou » est de plus en plus banalisé dans la pratique. Et même en Afrique. Car il y a des Africains qui ont depuis fort longtemps abordé des thèmes qui pourraient être jugés « tabous », en Afrique ou dans les pays du Nord ! Tenez, je connais un réalisateur de la Guinée-Conakry qui, dans un moyen métrage, a fait un film sur l’Inceste. Et le même cinéaste a récidivé, il y a quelques années, en réalisant un film qui traite de l’Homosexualité dans son pays ! Je crois que c’est uniquement un problème de manque de « vitrine » ; pas assez de médias pour nous permettre d’exister. Y compris la visibilité de nos œuvres. Tenez, il n’y a pas si longtemps, « BAMAKO » mettait en cause le fonctionnement d’un Organisme international… dont le but est de venir en aide aux pays tiers. C’est aussi un sujet tabou, ça, non ? Puisque, en prétextant « aider », on étouffe des populations entières en les affamant… Eux, qui sont les emprunteurs ! Et cet africain a osé le faire. Et il l’a bien fait.
R.A.- A l'exemple de cinéma qui se passe ailleurs dans les pays du Sud,
l'Afrique restera-t-elle éternellement à la traîne ?
D.P. :
Tant qu’on a la vie, il y a de l’espoir. Je ne crois pas que l’Afrique puisse, un jour, rester à la traîne. C’est un simple état psychologique qui pourrait nous le faire croire. En matière de cinéma e de l’Audiovisuel, il suffirait que l’on soit capable de comprendre que c’est un secteur qui doit, comme tout autre, être industrialisé. Cela veut dire que, bien pris en mains, l’industrie cinématographique peut exporter et ramener les devises à la « Maison ». Dans ce cas-ci, l’intérêt sera double : projeter notre image à l’extérieur et, ensuite, avec de beaux programmes exportables, donc vendables, nous pourrions engranger des fonds, dont une partie pourrait alors servir aux Productions nationales de films. C’est une question de temps… Un jour viendra, nos autorités seront en mesure de réaliser que cette donnée réalisable et, donc, agiront en fonction.
R.A.-Pourquoi les films indiens produits par Bolywood rencontrent-ils
des succès et sont mieux distribués ?
D.P. :
De ce point de vue, j’ignore leur « secret » ! Qui dit « Bolywood », Hollywood ne doit apparemment pas être loin. Voilà un exemple concret des pays dits du Sud. Même si l’Inde est en train de sortir peu à peu de la sphère des pays « sous-développés », pour prendre un terme des années 70 ! La vérité est que l’Inde est vraiment un exemple à suivre. Ils ne sont pas particulièrement nantis que moult pays du monde de par leur sous-sol. Et pourtant, tous les regards sont fixés vers eux. Et certains de leurs entrepreneurs font des « OPA » un peu partout. D’ailleurs, en Inde, il n’y a que l’équivalent de Hollywood. Ils ont aussi leur Sylicon Valley, comme aux USA, et leurs ordinateurs commencent à envahir petit à petit le monde entier. A nous alors d’observer comment avaient-ils fait pour en arriver là. Et, puis, le Cinéma indien ne date pas d’aujourd’hui. Qui ne se souvient pas de « Mandala, fille des Indes » ?
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R.A. a)-Pourquoi les producteurs européens rechignent-ils à financer les
films africains ?
D.P. :
Un bailleur de fonds est seul maître des raisons qui le convainquent ou pas à miser sur tel ou tel projet. Africain ou pas, d’ailleurs. A dire vrai, il n’est pas facile à comprendre les motivations de ceux qui refusent de produire les cinéastes africains. C’est qui est sûr, ce qu’ils ont des raisons personnelles ou professionnelles qui font que certains, parmi eux, arrivent quand même à oser sur les Africains. Mais il faut aussi comprendre que nous ne pouvons pas leur faire des reproches ! Peut-être que nous avons encore des insuffisances qu’il faudrait remédier.
b)-Ou très peu de films des cinéastes du continent ?
Pour l’instant, contentons-nous de ceux, Européens, qui arrivent tout de même à produire les Cinéastes Africains, compte tenu du contexte, quel que soit le nombre de films produits par eux. A nous de travailler en espérant que nous aurons des armes qui nous permettront d’aller en avant afin d’inciter tous les hésitants de miser sur le Cinéma de l’Afrique subsaharienne. Ces armes sont en effet : la passion, le travail, l’abnégation, le sérieux, la patience, etc… Il faut toujours y croire ; un jour on décrochera la lune !
c)-Que font nos gouvernements ?
> Si l’on veut réellement un jour manifester l’ambition d’atteindre le rang du Cinéma mondial, et faire jouer au cinéma et à l’Audiovisuel le rôle qui leur convient, il faudrait que, au-delà des initiatives privées dans ce domaine, nos Etats s’accaparent de ce secteur. Exactement comme font les Etats du Nord. Or, dans beaucoup de nos pays, les budgets votés –quand ils en ont-, la part consacrée au Ministère de la Culture est celle à laquelle on pense en dernier. Pourtant le Cinéma et l’Audiovisuel sont des outils essentiels pour la transmission de nos valeurs aux générations futures et à l’éducation de nos populations. Car, ne l’oublions pas, les artistes ou créateurs sont des moteurs pour nos sociétés. Ils sont bien plus que des éclaireurs. C’est ce rôle que nous devons bien comprendre pour saisir les opportunités qui nous sont offertes.
R.A. :a)Vous avez tourné combien de films de fictions, à part "PACO" ?
J’ai participé, par le passé, à des films aboutis ou pas et dont la paternité ne m’appartient pas vraiment. Par contre, « PACO », produit par mon ami Pierre Yaméogo avec l’aide du Ministère français des Affaires Etrangères est, en fait, ma seule fiction dont je peux revendiquer entièrement la paternité. Il a été totalement tourné au Burkina Faso, ce pays des hommes intègres, avec la complicité des comédiens tels que Amadou Bourou, le Commissaire, Gustave Sorgho, le Colonel, etc... Epoustouflants ! Et, plus ce film vieillit, plus je l’aime, parce que, comme tu peux le remarquer, il nous rappelle la période sombre de notre Histoire. Une histoire à ne plus revivre.
b)-Si vous vous présentez, vous définirez-vous comme un cinéaste engagé ?
> « Engagé », c’est un terme qui parfois me semble ambiguë. Il veut à la fois dire quelque chose et, en même temps, pas grand’chose ! Je dirais plutôt que je suis quelqu’un qui a une certaine idée de la vie ; un idéal dont l’Être humain serait l’épicentre. En gros, je revendique une éthique s’appuyant sur des valeurs humaines et humanistes. De ce point de vue, le « combat » que je mène se focalise dans l’extirpation de certaines valeurs africaines usurpées pour lesquelles je réclamerais une reconnaissance afin de mieux considérer les peuples à qui l’on avait fait croire qu’ils n’avaient pas de Héros ! Et pourtant… D’où mon penchant assumé haut et fort pour le Documentaire et des thèmes à connotation historique. Entre autres.
R.A. :-Vous avez encore des projets de films à tourner ?
D.P.:
Quand on est auteur, on passe son temps à écrire. Et quand on écrit, forcément, tout ne peut pas aboutir du jour au lendemain. Dans mon cas, j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, j’ai de malles remplies de scénarii… Et même quelques textes que l’on peut qualifier de « romans ». Alors, un jour prochain, ils ne seront peut-être plus inédits ! Oui, j’ai des choses en préparation. Mais, comme je suis de nature plutôt discrète, sans finalement l’être vraiment, je ne serai en mesure de le révéler que dès que cela possible. Sinon, ça se prépare tout doucement mais sûrement. Et, avec la Récession, il faut y aller tranquillement !
R.A.-Quel registre préférez-vous : fiction, documentaire,
reportages ?
D.P.:
Ici, mon choix est nettement clair. Ma préférence va vers les Films fictions et documentaires. Et, d’ailleurs, dans l’un ou dans l’autre, je reste fidèle aux films qui sont plus proches des humains. Aussi bien dans le passé, le présent que dans le futur. Tous mes scénarii puisent leurs racines dans les faits du passé… C’est tout moi. Et j’accorde une grande importance à l’évolution de nos sociétés et leurs mœurs.
R.A.-Filmeriez-vous un jour des clips musicaux ?
D.P. :
C’est un exercice sans nul doute captivant. D’ailleurs, un grand nombre de documentaires que j’ai réalisés sont musicaux. Ceci pourrait effectivement me rapprocher de ce domaine. Oui, j’ai déjà été approché, mais je n’ai jamais eu le courage de passer le rubicon. Un jour, peut-être. Qui sait ? En fait, ce sera le jour où tous les paramètres seront réunis. Inch’Allah.
Propos recueillis par A.S.
REGARDS AFRICAINS