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Lettre ouverte
Vous ne pouvez imaginer à quel point, vraiment, ce moment est profond pour nous. Nous, les Noirs des États du Sud. Vous pensez le savoir, car vous êtes réfléchi, et vous avez étudié notre Histoire. Mais en vous voyant reprendre le flambeau, que tant d'autres avant vous ont porté, année après années, décennie après décennies, siècle après siècles, pour être finalement abattus avant d'avoir pu embraser la flamme de la Justice et de la Loi , c'est ici plus que le cœur ne peut supporter. Et pourtant, cette remarque ne vise pas à vous charger du fardeau, car vous êtes d'un autre temps, et, en vérité, à cause de tous ces relayeurs qui vous ont précédé, l'Amérique du Nord est un lieu différent. Il ne s'agit ici que de dire : Chapeau bas ! Nous savions, toutes générations confondues, qu'avec nous, en nous, vous étiez la quintessence de l'esprit de l'Afrique et des Amériques. Et sachant cela, qu'en effet vous viendriez un jour, constituait une part de notre force. Vous voyant prendre votre place légitime, seulement campé sur votre sagesse, votre endurance et votre caractère, voilà du baume au cœur pour les fourbus guerriers de l'espoir, que l'on ne pouvait que célébrer jusqu'ici.
Je voudrais vous recommander de vous souvenir que vous n'avez pas provoqué le désastre que le monde traverse, et que vous n'êtes pas seul chargé de rétablir l'équilibre. Votre toute première responsabilité, quoi qu'il en soit, est de cultiver la joie dans votre propre vie. D'organiser un programme qui vous laisse suffisamment de temps pour jouer et vous reposer avec votre magnifique épouse et vos ravissantes petites filles… Et l'on sait que votre famille est grande. Nous avons vu tant d'hommes, dans cette Maison Blanche, bientôt asséchés et aussi blanchis que l'édifice: nous observons des épouses et des enfants à l'air tendu et stressé. Leurs sourires semblent sans joie et ressemblent à des lames. Ce n'est pas ainsi que l'on gouverne, et votre famille ne mérite pas cela. Disons que cela va si mal qu'il n'y a aucune excuse à ne pas se détendre. Par votre état heureux, décontracté, vous pouvez façonner un succès véritable, c'est au fond ce à quoi aspirent tant de gens de par le monde. Ils peuvent bien acheter des voitures démesurées, des maisons et des fourrures et péniblement engloutir tout l'espace et l'attention possibles ; mais s'ils s'y risquent c'est parce qu'il n'est pas encore clair pour eux que le succès est un travail intérieur. À la portée de tout un chacun.
Je voudrais encore vous enjoindre de ne pas vous charger des ennemis des autres. La plupart des préjudices qu'on nous inflige viennent de la peur, de l'humiliation et de la souffrance, et ces sentiments habitent chacun d'entre nous, et pas seulement ceux qui professent une ardeur religieuse ou raciale. En fait, nous devons apprendre à ne pas avoir d'ennemis, mais seulement des adversaires égarés : d'autres nous-mêmes, travestis. Il est bien entendu que vous êtes "Commandant en chef" des États-Unis d'Amérique et que vous faites le serment de protéger notre cher pays, ça, nous le comprenons parfaitement. Néanmoins, ainsi que le disait ma mère, citant cette Bible que j'attaquais si souvent : "Haïr le péché, mais aimer le Pécheur". Plus jamais l'écrasement de communautés entières, de tortures, de déshumanisation comme moyens de soumettre l'esprit d'un peuple. Déjà ont été frappés les peuples de couleur, les pauvres, les femmes, les enfants. Nous voyons où cela mène, où cela nous a mené.
Nous disposons d'un bon exemple de l'art de "travailler avec l'ennemi", de l'intérieur, que nous montre le Dalaï Lama, prenant soin de son âme quand il se confronte au gouvernement chinois qui a envahi le Tibet. Car, pour demeurer un leader crédible, l'âme doit être préservée, finalement. Tout étant perdu, si l'âme meurt, le lien avec la terre, les gens, les animaux, les rivières, les chaînes de montagnes, pourpres et majestueuses, meurent aussi. Et le sourire avec lequel nous vous voyons affronter d'injustes définitions, et autres distorsions et mensonges, c'est l'expression de la valeur propre, d'âme et d'esprit, qui, heureuse, libre, détendue, peut trouver une réponse souriante en chacun de nous, en éclairant la route, en illuminant le monde.
Nous sommes ceux que nous attendions.
Dans la Paix et la Joie ,
Alice Walker.
(5 novembre 2008).
P.S. Qui est donc cette Alice Wlker ?
Pour ceux qui l'auront réconnu, elle est une écrivaine américaine noire, née dans l'Etat de Georgie, l'auteur d'un célèbre roman (Prix Pullitzer 1983), adapté au cinéma, et intitulé : "Couleur pourpre", réalisé par Steven Spielberg. Oscar de meilleur film en 1985. Alice Walker vit et travaille en Californie, aux Etats-Unis.